Cette chronique est dédiée à Isumi, même si ce n'est pas tout à fait un jutsu spatio-temporel. 

« Il n’existe plus de passage possible entre l’ "ici et maintenant" de la réalité sociale et l’ "ailleurs" de l’utopie. Cette disjonction autorise l’utopie à éviter toute confrontation avec les difficultés réelles d’une société donnée. » (Paul Ricoeur, L'idéologie et l'utopie, 2005, p. 38)

Les utopies* se réalisent parfois. Hashirama a fait un rêve (avec Madara). Ce rêve est devenu Konoha. Son meilleur ennemi a lui aussi fait un rêve : le Plan Œil de la Lune, les arcanes lunaires infinis. « [U]ne illusion sans fin […] qui mettrait à terre toutes les luttes, toutes les oppositions, tous les désirs singuliers pour n’avancer que vers un monde libéré de ses failles […] » pour reprendre le propos de Ssk, dans une chronique précédente. Nuançant le propos de Ricoeur, ces utopies se confrontent directement avec les difficultés du monde réel, pour les résoudre.

Le plan Œil de la Lune, annoncé depuis de nombreux tomes, est en train de se concrétiser actuellement, dans les derniers chapitres parus. Dès son annonce (voir, par exemple, les échanges qui ont eu lieu ici – que les intervenants soient remerciés pour les dialogues qui ont vu le jour) – et le fait ne s’est pas démenti depuis –, il alimente un important débat. Est-il souhaitable ? Légitime ? Faut-il le célébrer ou le brûler ?

A son sujet, le premier élément qui interpelle est son caractère total. Le projet proposé s’applique à tous : c’est le monde entier (humains, animaux…) qu’il s’agit d’enfermer dans un genjutsu, sans doute pour toujours. Ainsi les problèmes de haine, de guerre, l’incompréhension entre les personnes… tous ces défauts qui n’ont été résolus par personne auparavant auront un terme. La fin de l’histoire, en somme.

Une fin qui a de quoi effrayer : plaçant le lanceur du genjutsu en position de surplomb, comment être sûr qu’il tiendra parole ? Ne sera-t-il pas incité à dévier de son projet initial ? Des paroles aux actes le fossé peut être grand, particulièrement dans une telle configuration. C’est ce que ne manque pas de faire observer le Tsuchikage à Tobi, lorsque ce dernier vient annoncer son projet. Qu’importe, si les Kages ne veulent le suivre, ce sera la guerre.

On peut alors parler, à bon droit, d’une utopie impérialiste, incapable de cohabiter avec d'autres, ne souffrant pas la moindre contestation ni ne s’embarrassant de fournir des garanties. Il faut changer radicalement le monde, balayer tout ce qui a pu exister auparavant. A la critique d’Ônoki, on peut ajouter celles de Naruto (lors de la guerre) et des autres Kages (chapitre 467) : toutes illustrent la résistance et un refus. Refus d’accepter ce projet au nom de différents arguments et valeurs : paix illusoire, aucun sens pour le monde réel, aucun espoir, fin de la liberté…

Une remarque complémentaire peut être ajoutée : le plan Œil de la Lune promet la paix… tout en reposant sur la mort. Celle des réceptacles. Tout comme la fondation de Rome qui – selon la légende –, est marquée par la mort de Rémus, ici aussi des personnes doivent être sacrifiées pour que les Bijûs soient rassemblés. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs… Quelques morts certes mais le plus grand nombre peut ainsi accéder à la paix. Et si ces réceptacles – et par extension les personnes mortes – peuvent vivre dans les rêves des personnes prisonnières peut-on se plaindre ?

La question posée est alors redoutable : au nom de quoi peut-on juger que ce plan est légitime ? Les arguments avancés contre lui le sont-ils davantage ? Tout repose sur des jugements de valeur, ce que Madara fait observer à Naruto : qui est-il pour se mêler du bonheur des autres ? La question pourrait être retournée à Madara : qu’est-ce qui fonde son statut de sauveur du monde ? Savoir quelle situation est préférable est dès lors problématique : si chacun est le meilleur juge de soi-même (voire des autres) arriver à une solution collective a tout de la quadrature du cercle.

On peut alors être amené à adopter une autre vision. L’important résiderait dans la fin poursuivie. Madara veut la paix et quoi qu’on puisse penser de son projet, le dernier chapitre suggère qu’il n’a pas menti. Les personnes prisonnières sont dans un rêve, leur rêve. Elles voient ainsi leurs désirs se réaliser (Kiba est Hokage, Hinata est avec Naruto, Lee a battu Naruto et Neji devant Sakura…).

Toutefois, un élément interpelle. Si chacun vit son rêve, il ne communique nullement avec celui des autres. Personne n’empiète sur le rêve de son voisin. Le genjutsu propose alors une illusion collective, dans un sens bien précis : contrairement à Matrix, les personnes prisonnières ne se retrouve pas dans un monde commun ; il n’y a pas rassemblement mais individualisation extrême des parcours. Chacun vit son rêve, les autres personnes présentes étant, en quelque sorte, au service de l’auteur du rêve. 

La résolution de tous les maux qui affectaient le monde passe donc par la suppression de la dimension collective de l’existence. Il n’y a plus de rencontres avec d’autres personnes mais seulement avec des êtres que l’on accepte dans son rêve. C’est peut-être la meilleure preuve des limites du plan Œil de la Lune : étant donné la difficulté à faire vivre ensemble tout le monde dans le même espace avec ses propres désirs pour avoir la paix, il faut neutraliser et cloisonner. Une solution radicale qui peut apparaître comme une réponse au théorème d’impossibilité d’Arrow.

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Beaucoup de questions demeurent à la fin de cette chronique : Les rêves des individus seront-ils toujours aussi joyeux ? Au-delà de ce plan, quelle alternative peut être proposée, qui pourrait s’appliquer au monde réel ? Le monde de Naruto attend encore sa révolution Meiji. Ou bien rien ne changera ? On pourrait ainsi terminer en se demandant s’il n’est pas dans l’intérêt des nations d’avoir un monde marqué par la guerre. Mais la question de fin se rapportera bien davantage à vous : si on vous proposait le plan Œil de la Lune de quel côté seriez-vous ?

 

* Pour définir l’utopie, on peut suivre Ricoeur (in op. cit.) et dire qu'elle opère à trois niveaux : elle explore les possibles, subvertit (en sapant l'autorité existante) et rompt le lien entre présent et futur.