[Socrate] À tout cela [certains effets d’un excès de liberté dans une cité démocratique mal dirigée], dis-je, s'ajoutent encore ces petits inconvénients : le professeur, dans un tel cas, craint ses élèves et les flatte, les élèves n'ont cure de leurs professeurs, pas plus que de tous ceux qui s'occupent d'eux ; et, pour tout dire, les jeunes imitent les anciens et s'opposent violemment à eux en paroles et en actes, tandis que les anciens, s'abaissant au niveau des jeunes, se gavent de bouffonneries et de plaisanteries, imitant les jeunes pour ne pas paraître désagréables et despotiques.
[Adimante] C'est tout à fait ça ! dit-il.
[…]
[Socrate] Eh bien, dis-je, mon très cher, tel est le beau et vigoureux commencement duquel naît la tyrannie, ce me semble.
                          Platon, République, VIII, 562c-563e



Surpasser les Hokages des générations précédentes est un objectif affirmé à Iruka par Naruto, dès le premier chapitre du manga. Pourtant, l’idée (plus générale) que les nouvelles générations prennent le relais des précédentes – voire les surpassent –, n’est explicitée que bien plus tard. Les propos que tient  Chiyo (chapitre 279), avant de rendre son dernier soupir, à Naruto et Sakura, restent encore centrés sur des personnes (elle souhaite que Naruto devienne un Hokage comme il n’y en a jamais eu), tout en évoquant l’avenir de Suna et Konoha.


Le thème générationnel occupera une place centrale lors de l’arc opposant Kakuzu et Hidan à Konoha, que ce soit dans les actions d’Asuma comme dans le discours de certains personnages, notamment Kakashi. Tandis que Naruto se fait soigner, le fils de Sakumo se met à penser : « l’époque où la génération suivante prendra le relais est toute proche » (chapitre 342). Il se demande même si Naruto ne le surpasse pas déjà. Remarquant que Kakuzu est encore en vie, il le rejoint. Le trésorier de l’Akatsuki ne comprend pas comment des « gosses » ont pu l’avoir. Et Kakashi de lui répondre que c’est toujours comme ça… parce que les nouvelles générations sont toujours amenées à surpasser les précédentes avant de lui porter le coup de grâce. Que veut dire Kakashi au juste ? Les nouvelles générations font-elles toujours mieux que les précédentes ? Quels rapports apparaissent donc entre ces catégories ?


Pour expliciter les relations qui peuvent se nouer entre les différentes générations du manga deux séquences importantes et liées l’une à l’autre ont été retenues. Il s’agit du sommet des Kages et de la quatrième grande guerre des shinobis.

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Tout d’abord, un conflit de générations semble se dessiner lors du sommet des Kages, notamment entre Gaara et Oonoki. Si ce conflit recoupe d’autres questions (les intérêts bien compris des nations représentées par les Kages, etc.), un « clash » semble se dessiner entre un Tsuchikage en position de maître, et Gaara en position d’élève, présent pour apprendre le métier, savoir comment se tenir et parler, etc. Si le Kazekage révèle son ignorance de certains dossiers, il fait pourtant bonne figure, et contre toute attente, renverse la situation en « choquant » le Tsuchikage, qui finit par changer radicalement de discours et d’attitude en (re)devenant l’homme qu’il était auparavant (cf. chapitre 470). Un effet durable qui sera reconnu et valorisé par Muu (voir chapitre 547). La nouvelle génération n’a donc pas à apprendre passivement de ses aînées, elle peut les « bouger » et les tirer de leur position d’ « assoupis ».


Au cours de la guerre de nouvelles interactions s’apprécient. Déjà avec le discours de Gaara pour mobiliser ses troupes et reconnaître que seul il est trop jeune, immature pour tout régler, qu’il a besoin de l’aide de toutes les générations présentes. Ensuite, lors de l’affrontement entre les anciens et les nouveaux Kages. Le 3ème Raikage donne le ton en affirmant sa confiance dans l’idée que leurs descendants sont devenus assez forts pour les dépasser (chapitre 546). Pourtant, les affrontements sont loin d’être évidents et c’est ici toute une collaboration qui va se faire jour entre les générations présentes sur le champ de bataille pour battre le Raikage (Naruto obtient des informations d’Hachibi et est aidé par Dodai) et, surtout, le Mizukage.


En effet, même si les anciens Kages révèlent leurs points faibles, les vaincre n’est pas aussi simple. Le second Mizukage pose clairement le problème dans le chapitre 557 : il n’aidera pas davantage ses adversaires car s’ils ne sont pas capables de le battre, ont besoin de plus d’informations c’est qu’ils sont plus faibles que lui. Ils auraient donc échoué et ne mériteraient pas de traitement de faveur : s’ils ne peuvent le vaincre, comment penser qu’ils triompheront du chef des « méchants » ? Comme le suggère le Mizukage, par cet acte, il continue à les aider, mais d’une autre façon.


Ce passage illustre l’idée que l’on peut se faire du rapport qui se noue entre les différents âges présents dans le manga. La nouvelle génération ne doit pas faire table rase du passé : même si elle a des idées (c’est Gaara qui piège le Mizukage), il lui faut quand même des soutiens pour réussir (le Mizukage a donné des informations, Oonoki a parlé de la technique ninjutsu du Mizukage grâce à ce qu’a pu lui dire Muu, son ancien maître). Cette séquence montre une forme de collaboration (qui prend de multiples formes) entre les différentes générations qui peut se retrouver au cours d’autres combats (les Kages contre Madara avec la Mizukage qui baisse les bras, la volonté de pierre d’Oonoki, etc.).


Ainsi le propos voulant que les nouvelles générations prennent le pas sur les précédentes est-il à préciser. D’une part cela ne veut pas dire que le passé ne compte pas, que les jeunes font mieux que les vieux, etc. : les anciens sont en partie vénérés et respectés (les visages de pierre des Hokages, la volonté du feu, la crainte qu’inspirent certains noms…). Ils restent toujours plus ou moins présents et peuvent se révéler utiles, vivants ou morts.  D’autre part, s’intéresser concrètement, aux interactions entre des personnages d’âges différents permet de montrer la multiplicité des rapports qui se nouent et d’évacuer la question des comparaisons entre les générations et les problèmes qu’elles entraînent. La persistance de la guerre et des conflits pourrait laisser penser que rien n’a changé et qu’il y a une stagnation voire un recul par rapport au passé et aux actes du Sage (d’où le plan Œil de la Lune pour faire mieux…). La tonalité est plus positive avec la perspective retenue ici : il vaut la peine de prendre appui sur les anciens pour leur faire honneur... en prenant le relais.


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En écartant la question du niveau des générations (laquelle est la plus forte ? Etc.) pour s’intéresser aux interactions qui se nouent entre elles nous espérons avoir pu mettre en évidence quelques éléments dignes d’intérêt. Sans prétendre fournir la version de l’auteur (qui d’ailleurs n’existe peut-être même pas), l’idée générale qui émerge de cette (trop) rapide analyse est qu’il y a une coopération entre les générations qui prend deux formes principales : une réciprocité directe (le cas emblématique étant celui de Gaara et d’Oonoki) et, surtout, une réciprocité indirecte. Cette dernière consiste pour un individu X à coopérer avec un individu Y parce que celui-ci a coopéré avec un individu Z. C’est un mécanisme très important pour la coopération car il la rend possible au sein même de grandes populations, où les mêmes individus n’interagissent jamais deux fois.


Appliqué aux générations, cela revient à dire que, pour remercier les anciens de ce qu’ils nous lèguent (savoir, etc.) la génération actuelle ne leur renvoie pas tant l’ascenseur qu’elle ne se préoccupe de la génération suivante (le « roi » de Konoha…), manière ici de rembourser la « dette » contractée à l’égard de la génération précédente. On parle ainsi beaucoup de l’académie mais pas de la maison de retraite des ninjas par exemple... L’échange de Shikamaru avec son père, dans le chapitre 342, s’inscrit pleinement dans ce cadre et renforce l’idée que les générations font preuve d’une réciprocité indirecte, mécanisme fondamental pour que la société shinobi se reproduise.